Un moment de fou rire
Dernièrement, Madame Josette Paul nous a fait rire aux larmes en lisant pour nous un texte savoureux sur des fous de notre pays d'origine. J'ai personnellement très apprécié. Cette sympathique prestation, toute empreinte d'un humour rafraîchissant, a rallumé dans mes souvenirs, une performance non moins hilarante dans ma ville natale.
Un ami, vivant à New-York, venait d'acheter un Hôtel à Petit-Goâve. Pour célébrer l'évènement, il a organisé une petite fête mystique. En me voyant passer, il m'appelle. Après les embrassades, je suis invité à déguster un délicieux jus d'annona muricata (corossol). L'un de mes préférés. Entre-temps, des musiciens champêtres, pétris dans la culture musicale de notre beau folklore, jouent admirablement bien. L'accordéon se marie avec les tambours, les tambourins et le maniba pour envoûter l'âme. Les airs de pétro, ibo, rada, banda, chauffent à blanc mon ami, au bord de la transe. Il arrose le plancher avec de l'afétida (asa-fœtida), et d'un parfum de circonstance de la célèbre Estée Lauder: "Wood mystique". C'est une façon, me chuchote-t-il à l'oreille, d'attirer la chance, et de combattre en même temps toute attaque d'ennemis potentiels.
Mais voilà, dans la rue, des éclats de rires hystériques s'élèvent. Un fou est là, et il danse. Il porte un balluchon sur son dos, tandis qu'il brandit un bâton comme pour frapper un ennemi invisible. Cependant, tous les yeux sont fixés sur la braguette ouverte de son pantalon. Une main de poupée y est suspendue. Or, ce qui fascine tellement les curieux, c'est que ses pas de danse semblent donner vie à cette main. Elle se balance à droite, à gauche, en avant en arrière. L'illusion est hallucinante. Des quolibets grivois fusent de toutes parts. Grisés par le rhum Barbancourt, les musiciens doublent la cadence. Alors un fait inouï se produit, comme un tour de magie. L'Étoile de ce spectacle improvisé, exécute une admirable pirouette un peu acrobatique et, surprise générale. La main de la poupée n'est plus dans la braguette. À sa place apparaît un bouquet de fleurs multicolores. C'est le délire. Pris dans un fou rire, les musiciens déposent leurs instruments. Aussitôt, notre danseur fait une gracieuse révérence, et il part avec les spectateurs sur ses talons. Ils veulent sans nul doute prolonger ce moment de pur bonheur, qui se fait si rare dans leur vie. Ce genre de spectacle burlesque, interpelle leurs fantasmes enfouis dans les profondeurs de leur subconscient. Cet exutoire par excellence, emporte pour un moment, comme un grand vent d'été, leurs misères, leurs chagrins, et même la faim qui tenaille leurs entrailles.
Étrange, nous nous éclatons la rate devant les pitreries d'un malade mental. Mais, voyez-vous, la situation est beaucoup moins drôle lorsque les humains prennent pour fou, quelqu'un qui ne l'est pas. Récemment, j'ai reçu un courriel d'un membre très dynamique de l'AROHQC, (Association des Retraités d’Origine Haïtienne Du Québec Et Du Canada) concernant Socrate qui avait envoyé promener un vieux racontar. Prenons donc la balle au bond. Pour illustrer mes propos, laissez-moi vous inviter dans le pays de ce grand philosophe: la Grèce, plus précisément à Abdère, la cité natale de Démocrite, qui fut son contemporain.
Les Adlériens sont en émoi. Leur sage bien-aimé, Démocrite, a perdu la raison. S'il n'était pas fou à lier, croient-ils, il n'aurait pas pris le risque de braver les croyances de la cité. Il n’ignore pas que la mort frappe quiconque ose s'aventurer dans cette voie. De plus, disent-t-ils, seul un malade en pleine démence peut nier la participation des dieux dans la création de l'univers. Que la matière est constituée d'atomes éternels. Que rien ne vient du néant, et rien, après avoir été détruit n'y retourne. Des propos d'un fou, disent-ils.
Mais avant de le mettre à mort, un citoyen suggère de connaître l'avis du médecin le plus réputé du pays: Hippocrate. La suggestion est acceptée. On fait venir l'homme de science. Après une longue consultation, le génial médecin rend son diagnostic. "Démocrite est l'esprit le plus brillant de la Grèce". Les habitants sont perplexes. Hippocrate lui-même, ne serait-il pas sur le point de perdre l'esprit? L'histoire a donné raison au médecin qui a sauvé d'une mort certaine, la vie d'un génie doué d'une intelligence supérieure. Aujourd'hui, l'ombre majestueuse de Démocrite plane sur tous les travaux de la physique nucléaire. Les Physiciens modernes et les Matérialistes voient en lui la Grande figure de l'antiquité qui, au péril de sa vie, a su paver la voie vers un nouveau concept de la structure des particules élémentaires de la matière.
Ainsi donc, si certains malades, enfermés dans leurs névroses, suscitent le rire au niveau de leur comportement, d'autres cas cependant beaucoup plus lourds parfois, sont moins évidents. Mais quel que soit le cas pathologique qui affecte le cerveau d'un humain, l'existence est toujours un enfer. Cette cruelle réalité nous porte à réfléchir sur notre propre devenir. Pouvons-nous toujours compter sur le travail optimal de nos cellules cérébrales, des synapses, des neurones, et des liaisons chimiques connexes? Rien n'est moins sûr. Nous ne pouvons que vivre avec l'espoir que notre esprit gardera toute sa lucidité jusqu'à notre grand départ. C'est notre ultime armure contre les sarcasmes et la pitié, même de nos proches.
Gérard Gène